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Emission du mois de Juillet 2000

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Parole et silence.

Bernard PLATON : Il y a un temps pour tout. Nous avons eu de nombreuses interventions par courrier, ou par courrier électronique, à propos de nos émissions de février et d’avril (dialogues avec Pierre SIMON, Passé Grand Maître de la Grande Loge de France) et de mai avec Jean-Louis MANDINAUD, Passé Grand Maître également.
Nous en avons reçu également sur nos échanges passés avec Henri TORT-NOUGUES et Michel BARAT. Certaines interventions expriment des positions critiques par rapport à tel ou tel développement fait par nos intervenants. Ce qui tend à prouver que les propos tenus au cours de nos émissions sont personnels et que, par conséquent, nul n’impose aux 25000 frères de la Grande Loge de France, une pensée unique.
Si comme nous disons souvent, la maçonnerie n’est pas une école de pensée, elle peut être en revanche une école à penser. Elle est une méthode qui par l’étude permet à chacun de construire sa pensée personnelle. Le langage symbolique est une aide notable à cette construction personnelle.
Il y a celui qui croit au Ciel et celui qui n’y croit pas, ou qui y croit moins. Il y a celui qui pense que les chemins doivent être abordés par d’autres versants de la montagne. S’il fallait une démonstration que toute approche doctrinaire est étrangère à la maçonnerie, la voici ! Pas de dogme, pas de débat non plus : des opinions, mais des interprétations personnelles, des appréciations, des écoutes attentives toujours dans la symbolique, par exemple sous l’équerre, symbole d’équité et de constante conciliation entre les oppositions, à la fois nécessaires et fécondes.

Aujourd’hui, nous allons parler de "Parole et Silence". Pour ce faire, nous avons invité l’un de nos amis, membre de la Grande Loge de France, Daniel BECOURT. Daniel BECOURT est avocat, docteur en droit et spécialisé en matière de droits d’auteur. Il est aussi écrivain, donc un créateur. Enfin, il a été membre du Conseil de l’Ordre des avocats. Daniel BECOURT, la parole est le vecteur de la transmission de la méthode maçonnique, comme il est aussi le vecteur de la transmission de la tradition.
De plus, n’oublions pas qu’en maçonnerie et en particulier au Rite Ecossais Ancien et Accepté, nous travaillons (comme nous disons) devant le Volume de la Loi Sacrée qui est la Bible, ouverte au prologue de l’Evangile de Jean ; prologue où l’on peut lire : "Au commencement était la Parole et la Parole était avec Dieu". Mais après la parole, il y a aussi le silence. Le silence fait partie du « phénomène » maçonnique, puisqu’il est imposé aux apprentis. Celui qui est initié, dans une loge maçonnique doit d’abord se tenir silencieux pendant un certain temps, le temps de son « apprentissage ». C’était déjà la coutume dans les loges de compagnons maçons opératifs.

Daniel BECOURT, j’aimerais bien vous poser d’abord la question du silence. Nous passerons ensuite à la parole. Le silence, qu’est-ce que c’est, à vos yeux, et que représente-t-il sur le chemin de l’initiation maçonnique ?

Daniel BECOURT : Si l’on se permettait un brin de pédantisme, on pourrait dire que c’est une ascèse, une préparation à pouvoir s’exprimer plus tard. La maçonnerie n’en a d’ailleurs pas l’exclusive. Tous les rituels de quelque spiritualité qu’ils se réclament ont ce même passage obligé, qu’il s’agisse du rite vaudou, ou du chamanisme par exemple. Je voudrais, simplement rapporter un proverbe Peul. Pour les Peuls, la parole est considérée comme un fruit dont l’écorce est le bavardage, la chair est l’éloquence et le noyau le bon sens. Ainsi, pour ce peuple si c’est par la parole qu’on peut accéder au bon sens, en revanche le bon sens, c’est-à-dire le retour sur soi pour mieux percevoir le monde, prépare à la parole. Nous pouvons donc dire, qu’en quelque sorte, elle prépare à mieux vivre. L’homme de théâtre qu’est Serge DEKRAMER se souviendra du monologue d’Auguste dans Cinna "Rentre en toi-même Octave et cesse de te plaindre".

Serge DEKRAMER : Rentrer en soi-même ; c’est très important en effet, mais, ne pensez-vous pas que c’est pour mieux se projeter vers l’autre plutôt que de se refermer sur soi-même ? Est-ce que le fait d’entrer en soi-même, de se concentrer sur soi n’amène pas à prendre davantage conscience de l’autre ?

Daniel BECOURT : C’est évident. Plus simplement, nous dirons que le silence total dont nous venons de parler va être utilisé de différentes façons, plus tard. Par exemple, dans l’art oratoire, il y a le silence qui précède la parole. Au niveau du rituel, l’exigence est absolue. Dans l’art oratoire, il y a un silence qui est une espèce de concentration, de souffle, qui va permettre au rythme respiratoire de porter des mots qui vont devenir paroles. Le silence, par conséquent, précède inévitablement la parole. De plus, la parole emprunte pour s’exprimer, des véhicules qui sont les mots. Or les mots ne doivent pas être mis n’importe comment les uns à la suite des autres. Il faut respecter la musique des paroles. Comme en musique il y a des soupirs et des silences, dans la parole il faut meubler les intervalles entre les mots ; le silence remplit cette fonction. Ainsi le silence peut-il renforcer le mot à venir (ceux qui font du théâtre le savent bien), comme il peut l’écraser. Et, littéralement le détruire. Un silence peut encore donner au mot qui va le suivre un sens différent de celui que l’auditeur attendait.

Bernard PLATON : C’est le sens de la phrase de Mozart "Je mets les unes à côté des autres des notes qui s’aiment". C’est-à-dire que l’on ne peut pas mettre n’importe quelle note à côté l’une de l’autre. Il faut une note harmonieuse qui donne de la saveur, du relief à la note qui précède et à la note qui va suivre.

Daniel BECOURT : Tout à fait.

Bernard PLATON : De toutes façons, il est clair que si le silence génère la parole, la parole, comme vous l’avez dit, retourne inévitablement au silence pour pouvoir être rechargée en énergie et pouvoir ressurgir de manière différente soit pour affirmer une idée soit pour l’infirmer.

Bernard PLATON : Qu’est-ce que cela a de spécifiquement maçonnique, ce que nous sommes en train de dire ? Ce développement que nous poursuivons, parole et silence, n’est-il pas applicable à n’importe quelle discipline ? En fait, vous l’avez presque dit tout à l’heure : c’est applicable dans d’autres traditions, dans d’autres rites. Mais alors, il faut poser la question : qu’est-ce que la méthode maçonnique apporte de particulier et qu’est ce que la parole et le silence maçonniques auraient de spécifiques ?

Daniel BECOURT : Dans le cadre d’un engagement maçonnique, il est évident que l’objectif ? c’est d’être le plus "riche" possible aussi bien vis-à-vis de soi-même que vis à vis des autres. Nous voyons ce sens aussi bien dans la solidarité ? que dans la connaissance de soi. Il y a, de toute évidence, un côté socratique dans la maçonnerie. Le silence est une façon de se préparer à mieux-être ; à mieux-être pour soi et donc à mieux-être pour les autres. Et à la limite, je reprendrais la comparaison qui vient d’être faite avec la musique de Mozart. C’est Sacha Guitry qui disait : "Quand on a entendu du Mozart, le silence qui suit est encore du Mozart"...

Serge DEKRAMER : Tout à fait.

Daniel BECOURT : ...et par conséquent l’art oratoire a pour mission de faire vivre la parole à travers le silence qui va la suivre, de la même façon qu’il prépare à recevoir la parole dans le silence qui la précède. Transposez cela au niveau d’un rituel spirituel, nous ne pouvons plus parler de la même façon, si nous ne nous y sommes pas préparés. On ne peut s’éveiller à une expression enrichissante que lorsqu’on a vraiment quelque chose à dire ; n’en déplaise à Pierre DAC.

Bernard PLATON : ...qui était un de nos frères.

Serge DEKRAMER : A propos du silence de l’apprenti, s’agit-il d’un silence dans lequel l’apprenti essaie d’entrer en soi ou est-ce qu’il s’agit d’un silence qui apprend à l’apprenti à écouter l’autre. Nous voyons donc poindre dans le silence de l’apprenti, une notion d’altérité très forte.

Bernard PLATON : C’est évident et merci de cette précision. Car, le fait de ne pas s’exprimer, c’est- à -dire de ne pas utiliser sa voix, oblige à être à l’écoute des autres. Par conséquent, le silence oblige aussi - les aveugles connaissent bien cette transposition - à tirer parti de ce que disent les autres d’une autre façon qu’on le ferait, s’il y avait un échange direct. Cela permet aussi une transmutation de la parole que l’on reçoit. Autrement dit le silence, s’il est, en quelque sorte, un silence passif puisqu’on ne parle pas, est aussi un silence actif puisque qu’il permet de mieux écouter, d’écouter plus loin, pourrait-on dire.

Bernard PLATON : Nous venons de voir qu’on ne peut pas dissocier parole et silence. Il est temps maintenant de mettre l’accent sur la parole. En maçonnerie que représente la parole ? Elle y est la parole de qui, la parole de quoi ? Est-elle la vérité, puisque nous évoquions tout à l’heure l’Evangile de Jean (dont les traductions sont parfois différentes puisqu’on dit tantôt :« Au commencement était la Parole » tantôt : « Au commencement était le Verbe » et parfois : « Au commencement était le Logos,... ». Il faut donc revenir à la question : « De qui, de quoi, est la parole en maçonnerie ? De vérité ? Mais, nous l’avons dit et répété : nous n’avons pas la prétention de dire la Vérité, nous tentons à nous en rapprocher en la cherchant. Alors, Daniel BECOURT, quelle est votre opinion à ce sujet ? Quelle est l’opinion du Frère de la Grande Loge de France ?

Daniel BECOURT : Je pense d’abord que la citation de la Bible doit être replacée dans un contexte général ? philosophique pourrait-on dire. Les choses et les gens, le monde pour tout dire, n’existent que lorsqu’on peut les décrire et on ne peut les décrire qu’avec les mots. Dans la mesure où l’on dit "on va créer le monde", car tel est le sens du prologue de Jean, il faut bien entendre : créer en décrivant. Le fait de décrire le monde, (les six jours et celui de repos) va démontrer en quelque sorte que le monde existe.

Bernard PLATON : Est-ce que vous n’avez pas l’impression que, quand on « ouvre » les travaux, comme nous disons dans une loge maçonnique, on recrée à chaque fois le monde. Ne sommes-nous pas des « réveilleurs de Lumière »...

Serge DEKRAMER : En fait les maçons sont les plus ardents défenseurs d’un travail de mémoire mais de la mémoire originelle, si j’ose dire...

Bernard PLATON : Tout à fait.

Serge DEKRAMER : ... car il vrai qu’il faut rapprocher l’Evangile de Jean du premier verset de la Genèse où la parole de Dieu est créatrice. N’est-elle pas le "Fiat Lux" : "Que la lumière soit et la lumière fut". La lumière dans le Genèse est le pendant du Logos (du Verbe) dans le prologue. Donc, il y a bien ici la notion de parole créatrice, au sens le plus fort du terme.

Bernard PLATON : Pour que nos auditeurs ne soient pas, comment pourrais-je dire, « trompés » nous nous devons de poser une question : comment une loge maçonnique traite-t-elle une discussion comme celle que nous venons d’avoir ? Est-ce que cela voudrait dire qu’à la Grande Loge de France on croit en Dieu systématiquement ? Est-ce que cela signifierait que nous serions constamment en référence aux Ecritures judéo-chrétiennes, à l’Ancien et au Nouveau Testament ?

Daniel BECOURT : Permettez-moi de me souvenir d’un mot de DUBUFFET à propos de l’ œuvre d’art. Le peintre disait que l’œuvre d’art était une liqueur : chacun boit ce qu’il a envie de boire. Il en concluait que c’était un totem à la croisée des chemins. Cette façon de voir à 360 degrés, en quelque sorte, fait que lorsqu’on lance quelque chose, que ce soit une œuvre, une information ou une parole, la réception se fait à 360 degrés. Cela signifie que l’émetteur est au centre et que les récepteurs sont dans le cercle qui l’entoure. La parole ne déploie tout son sens, que si elle touche TOUS ceux qui sont autour de ce cercle. Si elle n’en touche qu’une partie, alors ce n’est plus de la parole. Allons plus loin. Dans une telle progression, on peut dire à un premier niveau que les mots sont d’abord des vecteurs d’information, mais que la parole, c’est le souffle plus l’énergie vitale personnelle de celui qui émet le message. La parole, au sens plein du terme c’est donc une source de communication et non plus seulement d’information. De ce point de vue la parole c’est donc de l’énergie. Et quand elle se hausse au niveau de la communion, quand l’émission et la réception se transposent en fusion totale, on a affaire à une création d’être entre l’émetteur et le récepteur. Alors, on est dans le sacré, on est dans le Verbe. A ce degré là, l’art oratoire rejoint donc la parole divine. Elle crée quelque chose. Les interlocuteurs communiquent vraiment. Chacun donne et en même temps reçoit. Alors se créée la fusion. La transposition ou la transmutation est totale.

Serge DEKRAMER : Est-ce que vous ne pensez pas que la parole - qu’elle soit vecteur de mensonge ou de vérité - est de toutes façons le reflet de la personnalité intime de l’être humain. Cela veut dire que la parole, quoi qu’on dise, et même s’il y a mensonge, dénote la vérité de l’être humain, de la personne.

Daniel BECOURT : Dans la mesure où la parole se sert des mots et qu’elle est énergie, elle va à la fois affirmer la personnalité mais elle va aussi permettre au récepteur du message d’y entendre le non-dit, car la parole est aussi non-dit, ce qui rejoint le silence dont nous parlions tout à l’heure.

Bernard PLATON : En gros, tout ce que nous venons de dire, cette transmutation, cette communion, c’est l’intersection de l’horizontale et de la verticale, qu’on évoque souvent en maçonnerie. Il y a donc une image géométrique en quelque sorte ?

Daniel BECOURT : Oui ! Je pense que nous pouvons conclure avec la formule chinoise "Il faut se taire quand ce qu’on a à dire n’est pas plus beau que le silence".

Bernard PLATON : Oui, cela sera notre conclusion. Toutefois, j’aimerais que nos auditeurs nous fassent part de leurs réflexions, de leurs critiques, de leurs suggestions sur cette émission, comme ils l’ont fait sur les émissions précédentes ; Ils peuvent nous les faire savoir par lettre à Grande Loge de France 8 rue Puteaux 75017 Paris. Ils peuvent aussi nous transmettre leur avis par E -mail sur notre site Internet qui reçoit de plus en plus de messages. Par ailleurs vous pouvez poser vos questions à l’adresse électronique que je rappelle www.gldf.org . Le texte de cette émission y sera disponible in-extenso.

 

Nos conférences publiques sont filmées.

Vous pouvez retrouver les interventions de Monique Castillo, André Combes, André Comte-Sponville, Roger Dachez, Régis Debray, Luc Ferry, Jean-Claude Guillebaud, Eric de Montgolfier, Pascal Picq, Gérard Rabinovitch, et bien d’autres…

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