Synthèse de la 2e question :
Progrès scientifiques et valeurs morales
« Progrès scientifiques et valeurs morales… à une époque où la croissance exponentielle des savoirs scientifiques et techniques suscite des espérances inégalées, dans le domaine de la médecine et fait redouter, dans le même temps, des dérives graves dans celui des manipulations biologiques et génétiques…, comment les Francs-maçons de la Grande Loge de France peuvent-ils s’organiser pour agir, affirmer et promouvoir les droits et devoirs imprescriptibles des êtres humains de toutes origines ethniques ou culturelles, depuis la naissance jusqu’à la mort ? »
Une rumeur étrange : des chercheurs penchés sur « l’infiniment petit » établissent une carte capable de défricher notre avenir car, déjà, la moindre de nos cellules serait un livre à traduire.
Capables, aussi, d’introduire un gène destiné à réparer une erreur de la nature, ils risquent d’induire une autre forme génétique.
Les connaissances scientifiques ont explosé : Les pouvoirs de l’homme sur le « vivant » sont considérables. Faut-il imposer des limites à l’activité scientifique ? Par quelles procédures : technocratie, législatif, expertise ? « Le savoir doit nous rendre comme maître et possesseur de la nature » (Descartes) : ce projet de la pensée occidentale se réalise donc, sans prendre le temps d’enseigner les impacts éthiques et moraux.
Cette Deuxième Question à l’Étude des Loges 6007–6008 suggère la mise en relation du progrès des sciences et des conséquences possibles sur l’homme. La problématique des finalités est particulièrement bienvenue dans une perspective morale empirique, soucieuse de s’interroger sur les conséquences de nos actes.
Biotechnique ou éthique ?
Depuis l’origine des temps et dans toutes les circonstances, les progrès scientifiques ont donné lieu à des applications techniques indistinctement favorables ou nuisibles à l’homme et à la nature selon les applications que leurs auteurs ont recherchées.
À dire vrai, le mal est inscrit dans la nature humaine, aujourd’hui comme hier. La période actuelle n’est donc en rien singulière. Seule l’accélération des progrès et leur évolution dans les domaines qui touchent à la vie ou à la personne les rendent plus sensibles à nos yeux et nous paraissent de ce fait plus urgentes à « qualifier moralement ». Encore convient-il ici de mettre des nuances : les manipulations biologiques ou génétiques constituent le plus souvent des avancées, en matière de santé comme en terme d’adaptation de la nature aux besoins croissants de l’humanité, les dérives relevant plutôt de l’exception ou des excès.
Ainsi, les moralistes parlent comme s’ils savaient, les savants se font passer pour des sages, et tous veulent légiférer. Mais jamais la science n’a eu la moindre signification éthique : ce n’est pas son domaine, avec les sciences tout ce qui peut se faire finira par se faire.
Dès lors, la biologie proposera une pseudo-éthique scientifique, loin de l’éthique inconditionnée, ou se déclarera incompétente et il faudra des instances capables de dire si l’homme a le droit de modifier l’homme, mais alors, en qui ou en quoi ?
Serons-nous toujours en présence d’un humain avec des « bio puces » implantées dans notre corps ? Mais aujourd’hui, l’homme en sait-il vraiment plus sur sa propre identité, se connaît-il vraiment lui-même ? Notre démarche initiatique n’est-elle pas la justification d’une méconnaissance de ce qu’est la Vie ?
Et si nous étions à un croisement important de notre civilisation ? Faut-il refuser d’aller au-delà sous peine de malédiction ou se rassurer en pariant sur la sagesse humaine ?
De soif de progrès nous sommes passés à la méfiance. Mais nous, Francs-maçons de la Grande Loge de France, qui sommes- nous pour nous interroger ainsi ?
L’engagement maçonnique
Dans des sociétés en perte de repères, là où les religions perdent pied face aux accélérations de l’histoire, là où certains réveillent des cultes où « surfent » gourous et escrocs, là où les politiques n’apportent pas l’aide espérée, là où d’autres s’enferment dans l’oubli apporté par les tranquillisants et la contemplation passive de la télévision, des hommes et des femmes se sont engagés à travailler à « l’amélioration constante de la condition humaine » sur les plans spirituel, intellectuel et du bien être matériel.
Les Frères de la Grande Loge De France, attentifs à ne pas figer leur mouvement, évaluent leur société et évoluent avec elle. Face à l’argent roi, ils proposent de se dépouiller des métaux, face à l’égoïsme dominant, ils tentent de pratiquer la Fraternité et la Solidarité et, en réponse aux fanatismes, ils répondent Tolérance. Mais que proposons-nous pour affronter ce nouveau destin que prônent les Sciences et les scientifiques ?
Comme il est commode de débuter notre réflexion collective par l’adage : « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme » ! On pourrait penser que tout est dit dans cette maxime.
Alors, devons-nous rester sourds aux découvertes médicales, sachant que, déjà, ce que nous sommes, nous le devons à d’antérieures découvertes ?
Aussi la question posée a-t-elle surpris en sollicitant un « comment le faire » qui écarte le « pourquoi le faire » du débat. Elle semble aussi vouloir redéfinir les Droits de l’Homme, tant il est vrai qu’ils n’existent nulle part à l’état pur.
Ce défi éthique auquel nous confronte la science réveille l’opposition entre savoir et morale, l’une source de pouvoir et de liberté, l’autre dictant des devoirs.
La Grande Loge de France en se tenant en dehors de ces échanges d’idées, « dans l’ombre et le silence », prendrait le risque de disparaître. Il faut donc explorer un peu plus : je vous propose, sans fil conducteur, comme dans une discussion à bâtons rompus, l’essentiel des réflexions de nos Frères.
Questions et réponses des Loges
Notre société pousse vers une forme de nostalgie de ce que nous voudrions préserver, conservatisme instituant des « religions de la peur du lendemain ». Comment se dire évolutionnistes et refuser que l’homme puisse être modifié par le savoir scientifique : notre devenir est peut-être là, et non pas de rester ce que nous sommes aujourd’hui ? Rejetons-nous les lentilles pour nos yeux, les prothèses pour nos hanches, les greffes issues d’autres humains ? Mais une séparation doit être faite entre science pure et science appliquée : la valeur d’une manipulation revient à apprécier les motivations conscientes (pédagogie, thérapie) des motivations inavouées (profits, trafic d’organes, options militaires).
Alors, nous, Francs-maçons, quelles valeurs défendons-nous ? Avons-nous un socle commun ? Peut-être celui de l’interdiction : celle de ne rien faire qui fragilise l’intégrité de l’être humain ? De plus, nos valeurs morales peuvent-elles prétendre à une forme d’universalité ? Pour autant, la Biologie et la Génétique ne doivent pas rester réservées à une « élite » : La transdisciplinarité devrait être une règle.
« L’agir » en Grande Loge de France
Deux positions coexistent :
– Ou continuer comme aujourd’hui, car sommes-nous en capacité d’apporter de meilleures réponses que les scientifiques, les moralistes, les religions, les philosophes ? Il s’agit de réfléchir, non de juger et de se donner une importance à une place qui n’est pas la nôtre. La tentation du profane est séduisante mais comporte le risque de se détacher de la Tradition.
Par contre, il faut initier les scientifiques à nos valeurs.
– Ou être à la genèse de la création d’une nouvelle commission nationale d’éthique telle qu’elle existe, pour moitié de scientifiques et pour l’autre moitié des personnalités civiles, religieuses et philosophiques et dans laquelle les Francs-maçons, notamment ceux de la Grande Loge de France, auraient officiellement leur place et apporteraient leur spécificité humaniste et fraternelle. Ils rendraient compte régulièrement de leurs travaux afin que ceux-ci fassent l’objet de publications en interne Pour permettre leur appropriation par chacun des Frères, et aider à la diffusion des idées, une structure nationale de réflexion et des ateliers régionaux pourraient se rencontrer régulièrement pour faire le point sur leur évolution.
Or la Franc-maçonnerie est un ordre initiatique et non une organisation militante, la renvoyant ainsi à son objet premier : la recherche et le progrès individuels au moyen d’une démarche initiatique fondée sur la Tradition.
Si tel est le cas, le Rite et notre atelier nous donnent-ils les moyens et la méthode pour les mettre en oeuvre ?
La réponse est, à la fois, positive et négative :
Oui, parce que les outils que nous trouvons en Loge nous permettent de « nous élever au-dessus des soucis matériels » et de travailler à notre amélioration.
Mais force est de constater que nos obligations profanes sont nécessaires à notre harmonie intérieure qui passe par l’équilibre familial et professionnel dans un monde en perpétuelle mutation, alors que la Loge se situe en dehors de l’espace et du temps. Il s’agit donc bien de rechercher l’équilibre entre le Profane et le Sacré.
Non, parce qu’il s’agit de savoir que faire une fois l’équilibre trouvé.
Pour ceux qui participent au monde associatif, aux œuvres caritatives ou de bienfaisance, il n’y a rien de spécifique à notre démarche puisque beaucoup la pratiquaient auparavant.
Pour offrir un plus, la Franc-maçonnerie doit proposer un supplément de sens à nos actions dans la vie profane.
L’action individuelle devient la voie la plus sûre pour répondre.
Se pose, cependant, la question d’une approche différente de notre « recrutement » : les candidats étant plus nombreux, nos valeurs pourraient mieux s’extérioriser. Mais nos valeurs morales résisteront-elles à la loi du profit ?
Une autre voie affirme, quant à elle, qu’il faut pour perdurer, porter haut et fort nos valeurs. Le Franc-maçon, devenu homme de conscience, a pour devoir d’inspirer de grands textes législatifs.
Faire entendre sa voix ? Oui, mais avec quelle légitimité ? Ne l’oublions pas, c’est le Convent de Lausanne de 1875 qui nous invita à travailler à l’amélioration de l’humanité. Nous positionnant sur de telles problématiques, nous sommes au cœur de nos principes. Une éthique de responsabilité s’impose à nous. Le « savoir » ne doit pas forcément déboucher sur la mise en pratique, nous n’avons plus à accepter « les regrets d’Einstein ».
Mais le progrès étant irrépressible, comment agir ? En luttant contre « l’enseignement de l’ignorance », en contribuant à la réintégration dans l’enseignement, des matières développant l’esprit critique en refusant le « prêt à penser ».
S’agit-il, aussi, de proposer de redéfinir les Droits de l’Homme ? Ici, que peut-il être dit de mieux que ce qu’avait produit la Grande Loge de France sur le thème de la dignité ?
Des propositions d’action
Les Frères tracent aussi quelques pistes plus volontaires ou novatrices :
– Notre communication est trop timorée : il faut lever nos inhibitions vis-à-vis des médias.
– La fondation d’institutions ouvertement maçonniques (écoles, universités) devrait être évoquée.
– Exigeons la création de « Chaînes Publiques » sur les questions d’ordre scientifique.
– S’organiser pour agir sous-tend d’impulser les débats d’Ateliers, de diffuser les travaux du Groupe de Réflexion et d’Éthique, d’animer des forums au sein des Orients, car « sans controverse, il n’est pas de quête du savoir et de la vérité » : Il
faut impliquer et faire parler nos loges.
Il faut participer à l’élaboration d’un Statut du Corps Humain, d’un concept mettant La Vie, et non le seul homme, au cœur des débats.
Le Grand Maître devrait éditer un Livre Blanc annuel, débattu et accepté au Convent, destiné aux instances politiques et décisionnelles, leur rappelant l’engagement de l’ordre tout entier pour un « développement humain durable ».
Une réelle volonté d’action serait de la mener avec les autres Obédiences : les Francs-maçons doivent s’organiser car États et Laboratoires ne doivent pas être les seuls décisionnaires.
A contrario, des motifs tenant à des principes philosophiques, religieux ou culturels doivent-ils bloquer les sciences, privant des malades de thérapies potentielles ?
Dans ce monde, les optimistes seront gagnants parce qu’ils ont une démarche positive ouvrant la voie de la correction, de l’amélioration et du succès. Jetons nos métaux, essayons de comprendre, ne jugeons pas a priori, mais participons car un monde nouveau doit être reconstruit chaque fois que la science soumet ses découvertes à l’examen des consciences. Mais tant qu’une loi ne sera pas reconnue universelle, au-dessus des traditions, des moeurs, des pouvoirs, les moyens seront de portée limitée.
Aucune conception globale du monde n’a été construite pour abriter les idées éthiques. On ne pourra pas se passer d’entités de type ONU, UNESCO. La sanction économique est à inventer.
Nous devons oeuvrer pour qu’une véritable gouvernance planétaire légifère.
Mais il reste aussi la voie de l’action personnelle, celle, pour le Franc-maçon, de prendre soin de la nature, de mettre la vie au centre de tous les systèmes éducatifs.
CONCLUSION de la synthèse
Un moyen contre les risques de la science est « le refus de la culture de la peur » en refusant de subir ces peurs qui ne servent que des intérêts politiques, médiatiques, religieux, financiers, juridiques.
Sans cette société de la peur, avec une société de l’amour de la vie, la dignité y trouverait son expression : exister n’imposerait plus la destruction de l’autre, et l’on ne s’interdirait plus de manger à l’arbre des connaissances. Il n’y a pas forcément cette folie scientifique que l’on croit !
L’avenir de l’homme et sa liberté c’est, peut-être, de chercher à se créer une éternité en produisant un être composite, mi-nature, mi-culture, homme fait d’une puissance de vie qui le dépasse, fusion de Nature et d’Esprit, renvoyant dos à dos le bien et le mal, les morales et les nihilismes. Dans un même temps, peut-être, ne faudrait-il plus se poser la question « de ce qu’il faut faire », mais celle « de ce que nous voudrions pour nous-mêmes ».
La quête du Franc-maçon est indissociable de l’action. Elle le fait participer au monde tel qu’il est, avec ses défauts et ses incohérences. Homme parmi les hommes, il veut croire à la Lumière au fond des ténèbres, cette Lumière qu’il vient chercher en Loge pour la porter au dehors et ce, en se conformant au précepte énoncé par le philosophe Emmanuel Kant : « Agis toujours selon la maxime qui fait que tu puisses vouloir en même temps que ton action puisse être érigée en loi universelle ; agis toujours de telle sorte que tu traites l’humanité dans la personne d’autrui, toujours comme une fin, jamais comme un moyen. »
Et n’oublions jamais le devoir d’humilité qui s’impose à nous : avant d’agir sur le monde, l’Initié doit d’abord se construire par un lent travail sur lui-même qui ne sera jamais achevé.









