Bernard Platon : François Bénétin vous êtes notre invité, de ce dimanche. Vous êtes franc-maçon de la Grande Loge de France, vous avez exercé un certain nombre de métiers. Vous avez exercé de nombreuses responsabilités tant en Maçonnerie que dans la société. Vous êtes maintenant, nouvellement, écrivain.
François Bénétin : Je suis, si l’on peut dire un jeune auteur, mais d’un certain âge.
Serge Dekramer : La valeur n’attend pas le nombre des années !
F.B. : Je vous en remercie, je l’espère.
B.P. : C’est vrai que vous avez les cheveux blancs. Mais vous êtes quelqu’un de jeune et pétulant ! Je vous connais depuis assez longtemps. Vous avez eu aussi dans notre Obédience un certain nombre de responsabilités, vous avez été au Conseil Fédéral, de la Grande Loge de France !
F.B. : Tout à fait, il y a déjà un certain nombre d’années et j’ai même été Grand Secrétaire. Vous savez que l’on est toujours « Grand » dans les titres que l’on emploie en maçonnerie ; cela a parfois amusé nos amis non maçons. J’ai exercé les fonctions de Grand Secrétaire, ce qui est une manière de fort bien connaître l’Obédience car c’est un poste où l’on sent bien les sensibilités de l’ensemble des Frères et c’est en cela un poste particulièrement intéressant.
B.P. : Vous avez sorti un livre dont le titre est le « Pion des dieux ». Le pion des dieux, c’est vous ?
F.B. : Le Pion des dieux cela peut être tout le monde et en même temps une interrogation qui peut se poser à tout un chacun. Le thème est le suivant, il s’agit d’une partie d’échecs qui se joue entre deux dieux, Aphrodite et Arès ou si l’on était chez les romains entre Venus et Mars. De leur partie, à la suite d’un cataclysme qui se passe dans l’univers des dieux, eh bien, un pion de leur partie d’échecs est projeté dans les galaxies, dans le cosmos et tombe sur la terre. Évidemment, pour reprendre un thème qui est cher aux échecs, opposition du blanc et du noir, opposition de deux armées, opposition des pièces, eh bien, ce pion contient en lui-même le jeu des oppositions, mais ce jeu des oppositions est un mystère pour les hommes et c’est en cela qu’il va être le personnage principal du livre.
B.P. : Ce roman, qui est un roman philosophique et fantastique, qui est passionnant du point de vue de ceux qui l’ont lu ; je l’ai lu, c’est vrai que c’est passionnant, mais quel est le rapport avec la franc-maçonnerie ? Est-ce que c’est le damier des échecs qui rappelle d’une certaine manière un peu le Temple ?
F.B. : Oui tout à fait. Le jeu d’échecs est originaire, d’après ce que l’on sait, des Indes, vraisemblablement vers 300 ou 400 a-c., tout au moins les traces qui nous sont connues. Il est clair, en fonction de quasiment toutes les sources que l’on peut trouver sur ce sujet, qu’il a un sens symbolique. _ L’échiquier par sa forme géométrique peut représenter un Temple. Dans le temple, ou sur l’échiquier nous retrouvons des points similaires, qui sont en particulier l’opposition, « toute bête », des cases noires et blanches qui n’étaient d’ailleurs sans doute pas à l’origine noires et blanches. Elles étaient sans doute noires et rouges, à l’origine. Elles sont noires et blanches aujourd’hui et elles représentent toute l’énigme de l’opposition. Pour certains ce serait le bien et le mal, pour d’autres ce serait l’ombre et la lumière, pour d’autres ces fameux mystères des oppositions, un monde binaire diraient les scientifiques ou tout va par opposition.
On voit bien qu’à partir de cette simple symbolique de l’échiquier, mais qu’on retrouve également dans les temples, vous avez souvent des pavés mosaïques ou des pavés qui sont faits d’alternances, de cases noires et blanches, on retrouve cette question fondamentale posée à l’homme qui cherche, peu importe la direction vers laquelle il tourne sa croyance, mais qui cherche et qui se trouve confronté à ce jeu de l’opposition qui est la dynamique, la dimension essentielle de notre monde et de notre monde sensible.
B.P. : Dans votre livre, très tôt, dès le départ, vous faites dire à Aphrodite, aimer le créateur comme distinct de la création, aurait-il un sens ? Question. Ce serait reléguer la création à un niveau inférieur à celui du créateur. Moi, j’ai envie de vous poser la question, parce que l’on est dans une émission de la Grande Loge de France. A la Grande Loge de France on travaille à la Gloire du Grand Architecte de l’Univers, ce n’est pas une incarnation, pour les uns cela peut être le bon Dieu, pour les autres c’est autre chose et d’une certaine manière vous avez une approche gnostique. Quelle est votre vision ?
F.B. : Je suis heureux que vous souligniez ce point. Il me semble particulièrement important dans ce que peut être la démarche aujourd’hui de ceux qui sont francs-maçons ou ceux qui sont intéressés par la franc-maçonnerie.
Qu’on le veuille ou non, quelle que soit la croyance, on est toujours, si j’ose dire, idolâtre. Qu’est-ce que je veux dire par idolâtre, c’est qu’il nous est difficile, ne serait-ce que par notre capacité à raisonner de ne pas distinguer un créateur, qu’il soit Dieu, pour les uns, qu’il soit la nature pour d’autres, qu’il soit ce que l’on veut, il est difficile de ne pas le distinguer dans sa pensée, de soi-même ou de la création.
Je crois que s’il y a un progrès à faire vers la perception, la compréhension - si tenté que l’on puise utiliser ces termes - de ce qui nous dépasse, de ce qui est transcendent, il faut que nous aiguisions notre esprit, si j’ose dire à manier le paradoxe. Le paradoxe, c’est comprendre comment le créateur et la création ne sont pas séparés.
Voilà ce qui est dit dans une phrase, si j’ose dire, cela paraît bien ambitieux d’en donner tant de signification, sur la phrase que vous avez citée en référence, mais il y a cette idée là. C’est un peu le but du livre : laisser à chacun la possibilité de poursuivre le voyage, selon sa propre imagination, selon ses propres pensées, de ce qui est donné souvent touche par touche.
B.P. : Notre candide a envie d’intervenir...
M.H. : J’aimerais comprendre pourquoi, François, vous avez choisi le pion comme pièce maîtresse de ce pouvoir divin et pas plutôt le fou, qui, connaissant notre monde m’eût paru peut-être la pièce la plus sage.
F.B. : Alors, on aurait pu d’ailleurs prendre presque non pas toutes les pièces, mais on aurait très bien pu prendre le fou.
B.P. : Et pourquoi pas la reine !
F.B. : La reine pourrait tout à fait l’être. Pour être court, le roi symboliquement pourrait représenter le maître de la sagesse. La reine, qui forme le couple avec le roi, pourrait représenter la manifestation de cette source spirituelle qui est symbolisée par le roi. Le fou, qu’on appelle aussi « des conseils » ou Bishop (Évêque en anglais), est proche du Roi. Il est lui aussi une manifestation d’une certaine source spirituelle, avec un drame qui est évoqué, c’est que ces mouvements en diagonales - pour ceux qui connaissent le déplacement des pierres, ou ceux qui ne le connaissent pas - le fou se déplace en diagonale, le condamne à rester en permanence sur des cases d’une même couleur.
Nous pouvons, et je me suis amusé dans le livre à le faire dire par Aphrodite, que c’est une pièce malheureuse, parce qu’elle ne connaît qu’une face des choses. Il est évident, que partant de toute interprétation symbolique, nous aurions pu prendre à la place du pion le fou ou une autre pièce. Mais en revanche, et très rapidement le pion a un double avantage : sa faiblesse comme pièce mineure n’est pas sans rappeler la faiblesse de l’homme. La possibilité pour le pion de se transformer en dame, compte tenu des règles du jeu d’échecs, montre aussi ce que peut être le miracle humain : de sa faiblesse peut surgir la plus grande des grandeurs.
S.D. : Si vous le permettez François, je voudrais revenir sur ce rapport entre créateur et création, ce qui nous amènera peut-être à parler un peu plus de la méthode maçonnique. Vous dites qu’il faut que le créateur ne soit pas séparé de la création, c’est ce que vous dites. Or, il se trouve que dans la méthode maçonnique, il est dit clairement que l’homme est perfectible. Comment un homme qui ne serait pas séparé de son créateur pourrait-il être perfectible.
F.B. : Le sage Mahradoni - qui est dans le livre l’inventeur du jeu des échecs mais qui est un inventeur fictif, qui est un inventeur de roman - prédit ce qui va pouvoir se passer, ce que va générer ce jeu, et à un moment il dit : je prétends ou je prévois qu’un jour des hommes seront suffisamment fous pour vouloir jouer aux échecs contre Dieu et lui rendre l’avantage d’un pion.
C’est tiré de quelque chose qui est tout à fait historique, c’est le grand champion Steinitz, au début du siècle, qui commençait à perdre un petit peu son équilibre mental, (je ne sais pas si c’était le fait d’avoir jouer aux échecs toute sa vie qui l’avait amené à être un peu déséquilibré) mais qui avait dit cela en disant, dites que je veux jouer contre Dieu et que je lui rendrai un pion.
S.D. : Cela dit, au niveau de la création c’est quand même extrêmement intéressant puisque en fait ce que nous disons en maçonnerie c’est que l’homme, la créature de Dieu, est là pour parachever le monde, pour être le collaborateur de Dieu ...
F.B. : Vous rejoignez ce qui est mon point de vue. Il faut bien reconsidérer que c’est un point de vue tout à fait personnel. C’est l’idée que j’ai, parce que l’on se trouve bien évidemment dans l’interrogation de soi-même, que ce soit un Dieu révélé ou pas un Dieu révélé ou l’idée de quelque chose d’un Grand Architecte ou d’une notion qui dépasse l’homme, toujours un peu embêté pour se dire comment je me situe dans cette création, comment je me situe par rapport à un créateur, d’abord il y a eu un rôle à jouer ; la tendance à l’anthropocentrisme revient toujours chez nous et nous voudrions toujours avoir un rôle.
Je pense qu’à chaque fois qu’on essaye d’appliquer un raisonnement rationnel dans ce domaine, bien évidemment, nous nous trompons puisque nous appliquons ce que je dirai un raisonnement fondamentalement humain à un domaine dans lequel la logique ne s’applique plus par évidence...
B.P. : J’ai envie, François Bénétin, non pas de vous interrompre mais de vous poser une autre question, parce que le temps passe. Dans votre livre le pion des dieux provoquerait la mort d’un Grand Maître !
Alors c’est tout un paradoxe. On a un peu confronté la partie d’échecs vis-à-vis de dieu (ce n’est pas forcément ma vision) peu importe. En maçonnerie, on apprend aussi une vertu extraordinaire qui est l’« humilité » ; non pas la modestie, mais l’humilité. Je suis déjà intervenu sur ce sujet.
Provoquer la mort d’un Grand Maître cela vaudrait donc dire que le pion est aussi puissant que le plus puissant de celui qui est en charge de la grande maîtrise.
F.B. : Il y a un paradoxe amusant dans ce que vous évoquez. Il faut rappeler que le livre est composé de 4 histoires, avec un personnage principal qui est ce pion, qui va se promener d’époque en époque et dans des lieux différents : une histoire est un conte alchimique, une autre histoire est une opposition, si j’ose dire des forces du bien et du mal - pour simplifier, c’est la rencontre du père Noël qui joue aux échecs contre le diable - et la dernière histoire effectivement s’appelle mort d’un Grand Maître.
Alors on pourrait effectivement se dire, n’y a-t-il pas une allusion ou une intention dans cette notion de mort d’un Grand Maître ! Non, c’est une énigme policière qui se passe dans le cadre ...
B.P. : Ce n’est pas la mort du père, parce que nous avons ici un psychanalyste - psychologue, c’est notre candide ...
F.B. : Ce n’est pas la mort du père. Simplement dans cette énigme policière - qui je l’espère est plaisante sur son plan d’énigme policière - on va être effectivement confronté à la mort d’un Grand Maître qui est assassiné. Sous-jacent, il est décrit comme il est difficile de réaliser quelque chose et c’est la réalisation que veut faire le Grand Maître mais qui est pris comme exemple et comme exemple typique, comment il est difficile de construire quelque chose lorsque les petites forces quotidiennes qui nous entourent n’y collaborent pas.
J’avoue que j’ai fait une description quelquefois un peu amusante, sans aucune méchanceté, - je crois que ceux qui l’ont lu, le comprendront comme tel - mais parfois un petit peu amusante, ironique, dirons-nous, du monde maçonnique dans ses comportements et ses agissements quotidiens. Indépendamment de cela, se dresse l’idéal, le grand projet de la maçonnerie que l’on comprend d’ailleurs parfaitement. Lorsqu’il est interrogé, à un moment sur ce plan là, le Commissaire de Police, qui s’appelle Ernest Crouz, qui mène l’enquête et à qui justement on demande, mais quelle image avez-vous de la franc-maçonnerie ? Il dit, il ne faut pas juger un ordre ou un projet simplement sur un incident de parcours. Et, donc le Commissaire a parfaitement bien compris ce qu’est l’idéal et la portée de ce qu’est la franc-maçonnerie.
B.P. : Vous évoquez aussi un certain nombre de turpitudes, dont les francs-maçons se sont rendus coupables dans certaines régions de France, qui ont fait l’objet d’articles dans les Journaux et qui parfois font apparaître que nous avons quelque infantilisme, c’est un infantilisme qui découle de l’usage du pouvoir, pourrait-on dire ?
F.B. : Oui, disons qu’il y a une image qu’il faut clarifier sans néanmoins amoindrir l’image du franc-maçon. Les francs-maçons sont des hommes comme tout le monde. Ils ont simplement le souhait, par ce que l’on appelle le désir de frapper à la porte du Temple (c’est-à-dire d’entrer en franc-maçonnerie) de découvrir ce qu’appelle la franc-maçonnerie et d’y comprendre quelque chose. Ils ont simplement le désir de faire quelque chose de plus que ce que leur apporte leur vie quotidienne.
Il y a donc un désir de recherche, un désir de se perfectionner que l’on comprend très rapidement une fois que l’on est entré en franc-maçonnerie, mais ils sont néanmoins des hommes comme les autres.
Il y a parfois une attente extérieure que l’on comprend, qui est d’ailleurs fort louable et très agréable dans un certain sens, c’est que l’on dirait, les francs-maçons devraient être les hommes parfaits qu’ils promettent d’être ou qu’ils se promettent d’être. Eh bien non. Ils sont des hommes comme tout le monde, peut-être avec une tendance à vouloir faire un peu mieux que tout le monde.
Et puis, il y a parfois bien sûr, les incidents. Ce n’est pas un monde parfait, c’est d’ailleurs pour cela qu’il a cette vivacité. C’est un monde qui est ouvert à tout homme, et toute femme pour la maçonnerie féminine, à tout être qui désire apporter un plus dans sa vie, il n’y a pas une sélection qui nécessiterait que l’on soit des hommes parfaits, sinon nous ne serions pas très nombreux.
B.P. : Cela veut dire qu’il faut suivre sa propre route.
Je crois que l’on peut évoquer un exemple personnel. Marc Henry, vous venez d’une cérémonie, à l’instant, vous venez de la quitter pour venir nous rejoindre. J’aurais dû y être, je n’ai pas pu y aller à cause de cette émission. Vous venez d’accompagner un certain Donald Fischer, écossais d’origine qui était à la Grande Loge de France et qui malheureusement vient de nous quitter.
Vous venez de sa crémation, et d’une certaine manière, cet écossais, modeste, lettré, avec une culture tout à fait particulière et un accent très particulier, vous l’avez accompagné tout à l’heure. C’est l’exemple type de la place que prend chacun d’entre nous. Si comme le disait François Bénétin tout à l’heure, il y a le pion des dieux, nous sommes chacun des pions ou des « pièces » qui de toute façon sont des pièces maîtresses, de toute façon je dirai de construction....
M.H. : Pour reprendre la métaphore de François Bénétin, je dirais que le pion Donald Fischer est devenu la reine en passant à l’Orient Eternel.
B.P. : C’est une belle image.
S.D. : Si vous me permettez, ce qui m’a paru intéressant dans votre ouvrage, c’est qu’en fait on se trouve dans une position un petit peu d’hermenaute, de quelqu’un qui interprète, car derrière les mots il y a toujours un sens à découvrir.
F.B. : Oui. On a toujours une ambition, dans ce que l’on écrit. Vous avez tout à fait raison, il y a une interprétation et un sous bassement.
Il y a sous bassement sur l’ensemble de l’histoire, c’est un peu comme dans le principe du conte, le conte de la belle au bois dormante ; le petit poucet ou autres, sont des histoires plaisantes, en lecture immédiate, et en même temps il y a un sens qui est contenu dedans. C’est la même ambition qu’il y a dans le pion des dieux ; libre à chacun - et là la porte est ouverte - le récit appartient aux lecteurs et non plus à son auteur.
Le lecteur peut tout à fait y projeter ce qu’il ressent et interpréter ce qu’il voit. Si l’essai est réussi, eh bien je souhaite justement que le lecteur prenne plaisir à ce développement et à cette projection de lui-même à partir des histoires qui y sont contées.
B.P. : Merci, François Bénétin. Je rappellerai le nom de votre livre « Le pion des dieux » par François Bénétin, édité chez Ivoire Clair, dans la collection le « Moulin à paroles ».
Je dirai aussi que le propos que nous venons d’échanger sera repris in extenso dans la revue Points de Vue Initiatiques de la Grande Loge de France.
Points de Vue Initiatiques qui est notre revue ancienne, qui a été « relookée » et que vous pouvez obtenir en vous adressant à la Grande Loge de France, 8 rue Puteaux 75017 Paris.
Et puis sur notre site Internet www.gldf.org , vous pouvez vous mettre en rapport avec la Grande Loge de France, pour y voir quelles sont ses activités, et en particulier nos émissions de radio, ainsi que d’autres manifestations auxquelles elle participe, pour commémorer le 275e anniversaire de la naissance de la franc-maçonnerie en France, qui est partagée avec les 10 obédiences qui la constitue, en allant du Grand Orient de France, bien entendu, au Droit Humain, obédience mixte, ainsi que d’autres obédiences, la Grande Loge féminine de France et la Grande Loge Nationale française.







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