Bernard PLATON : Madame, Mademoiselle, Monsieur, bonjour :
Au micro,
Bernard Platon
Serge Dekramer
B.P. : Aujourd’hui, nous recevons Monsieur Pierre Simon, ancien Grand Maître de la Grande Loge de France. Pierre Simon, vous êtes gynécologue accoucheur, chirurgien ; vous avez été Grand Maître de la Grande Loge de France de 1969 à 1971 d’une part et de 1973 à 1975 d’autre part.
Votre vocation de "servir" la société, l’humanité, la vie, se sent tout au long de votre vie et votre engagement initiatique est en quelque sorte logique.
En politique, vous avez milité, je dirais au centre, et, votre souci de "progrès", du "service" s’exprime dans la participation à trois cabinets ministériels, dans lesquels vous êtes chargés des problèmes de société.
Vous êtes l’un des pionniers de "l’accouchement sans douleur" et co-fondateur du "Planning familial".
Vous avez publié de nombreux textes scientifiques ; deux livres "grand public" : "La vie avant toute chose", il y a 20 ans en 1979 et plus récemment en 1997 un petit livre très dense sur la franc-maçonnerie ; quelques 120 pages qui édifient le curieux, le cherchant sur nos ordres et plus particulièrement la franc-maçonnerie écossaise de la Grande Loge de France.
Comme souvent les scientifiques le sont, parce qu’ils sont des adeptes de la rigueur, votre expression peut être poétique comme en fait foi le titre de votre livre que je viens de citer. Pendant notre quart d’heure que nous allons passer ensemble, nous allons parler, dialoguer sur la vie, la création du monde, le cosmos, les traditions, la tradition et la tolérance.
Pourquoi êtes-vous rentré en franc-maçonnerie, à l’époque où vous y êtes rentré ?
Pierre SIMON : Vaste question, puisque c’était au lendemain de ma vie d’étudiant. J’ai passé ma vie d’étudiant à parcourir les différents cercles religieux et philosophiques auxquels nous étions confrontés en particulier à la Cité Universitaire, puis à la Faculté de Médecine et ayant fait un tour complet y compris chez les spirites, les antoinistes et j’en passe, j’ai fini par trouver l’individu qui m’a laissé entrevoir qu’il existait une solution, j’allais dire syncrétique, qui permet d’allier à la fois le sens de la réconciliation entre les mouvements de pensée qui étaient les miens et qui permettait en même temps un engagement personnel dans ma vocation scientifique qui germait.
B.P. : Alors elle germait ? elle était sous-jacente ? Elle s’exprimait déjà ?
P.S. : Je venais de terminer mes études par conséquent j’avais fait un tour complet de la biologie, de ce qu’on connaissait à l’époque les balbutiements de la génétique, et puis je m’étais intéressé à l’endocrinologie qui elle aussi était naissante c’est-à-dire la manière dont organiquement on pouvait appréhender les mouvements humains. A tout cela tout de même manquait un esprit régulateur. C’est pourquoi, petit à petit, je me suis dirigé vers ce concept que bien des années après j’ai eu l’occasion d’étudier plus avant et que nous avons appelé le Grand Architecte de l’Univers. Mais c’est par ce travers de l’étude de la vie, de la nécessité d’ordonnancer ma pensée et, enfin, de pouvoir lui fournir une occasion aussi de se manifester pour mes semblables que je voyais souvent dépérir à l’hôpital, que je suis venu frapper, un jour, à la porte de la Grande Loge de France.
B.P. : Grand Architecte de l’Univers, qu’est-ce que ça évoque pour vous ? Nos auditeurs sont assez curieux de ce concept là, concept qui englobe la position de ceux qui croient en Dieu et ceux qui n’y croient pas.
P.S. : Vous attaquez d’emblée le coeur du problème qui, à mon avis, justifie la spécificité de la franc-maçonnerie. La manière dont nos contemporains sont actuellement désorientés parce que, vous l’avez remarqué sans doute, les églises sont déshabitées, les partis politiques sont vides, on drague, en quelque sorte. Il n’y a qu’à la porte des Temples où l’on se précipite. Et, à cet égard, il y a une raison ; la raison c’est que la franc-maçonnerie possède cette singularité d’avoir fait émerger un concept, j’essaie de m’exprimer pas trop savamment mais tout de même clairement, qui rallie les traditions de tout le monde occidental dont nous avons tous émergé, Rome, Jérusalem, Athènes, et, rassemblant tous les dieux qui avaient commencé par façonner l’esprit humain, nous en sommes arrivés à cette espèce de vision que les scientifiques les plus avancés, sont venus concrétiser. Alors, je vais m’expliquer. Si vous voulez que je vous parle du Grand Architecte, il faut que je vous explique que c’est, aujourd’hui, en entrant dans le XXIème siècle, le point d’ancrage de la franc-maçonnerie et probablement de tous ceux qui autour de nous cherchent une raison d’être et comment ils se situent dans la vie.
B.P. : Nous vous écoutons.
S.D. : Oui, avec intérêt
P.S. : Il faut remonter pour cela à la vision que l’on pouvait avoir d’un monde qui est physiquement descriptible et vous savez que sur le plan mathématique, les physiciens ont réussi à montrer que si on veut remonter à la création du monde, il y a un moment où on ne comprend plus. L’esprit humain, aujourd’hui, est encore borné ; nous savons qu’il est appelé à des développements ultérieurs pendant encore peut-être quelques centaines d’années, mais aujourd’hui, il y a un point en deçà duquel nous ne pouvons pas parvenir. Alors quel est ce point ? Ce point est ce que les mathématiciens et les physiciens ont appelé la "constante de Planck". Planck avait démontré, je ne vais pas m’embarquer dans cette définition mathématique, que après le Big Bang, comme on l’appelle aujourd’hui, le Big Bang initial il y a 40 à la puissance -34 seconde qu’aucune Physique, aucun cerveau ne peut décrire. Et c’est ce moment là qui est le moment de la création. Alors pour une obédience maçonnique, pour un franc-maçon de la Grande Loge de France qu’en est-il du Grand Architecte de l’Univers ? Le Grand Architecte de l’Univers, pour nous, en tout cas pour moi, c’est ce système qui a ordonnancé, je tiens bien au mot ordre, le système, l’univers dans lequel nous vivons aujourd’hui. J’ai bien dit qui n’a pas créé, je me suis gardé d’utiliser le mot créé. Parce que la création, c’est pour ceux que nous appelons les croyants, il y en a à la Grande Loge de France, mais cela n’implique pas que nous, dans nos textes, nous l’impliquions..
B.P. : On ne le rend pas obligatoire ?
P.S. : On ne le rend pas obligatoire. Pour le croyant, Dieu a créé et là il se situe entre le 0 et le 10 puissance -43 seconde de la constante de Planck. Là c’est la création mais aucun esprit humain, aujourd’hui, aussi affiné soit-il en physique et mathématique ne peut le concevoir. En revanche, ce qui se trouve après cette fraction de seconde, l’ordonnancement du monde, voilà ce que nous appelons l’ordonnation du monde c’est-à-dire son architecture. C’est un monde qui est ordonnancé en fonction de lois de la Physique. A partir de là, je peux vous développer ce que vous voulez, pour vous montrer que pour moi et ce n’est peut-être pas la question que vous vouliez me poser que en réalité le Grand Architecte, c’est le Temps.
S.D. : Justement, j’allais vous poser la question, puisque vous parlez du Temps. Vous parlez de deux formes de Temps : un "temps destructeur" et un "temps créateur" et vous dîtes, quelque part que le maçon est quelqu’un qui est capable de remonter le temps par son travail en Loge. Alors, est-ce que cette manière de suspendre le temps peut être rapprochée, à votre avis, de ce temps que l’on pourrait qualifier de sacré qui précède justement ce que vous appelez la création à savoir le Fiat Lux ou le temps n’existe pas à ce moment là ?
P.S. : Avant de répondre à votre question, il faudrait quand même que je vous explique car votre question implique de savoir pourquoi le Grand Architecte, c’est le Temps. Tous les biologistes aujourd’hui et les physico-chimistes savent, et c’est Monod qui l’a montré dans un très beau livre, que la vie est le produit du temps. En effet, depuis le fameux Big Bang les molécules se sont agencées dans l’espace et dans le temps. Et il y a un moment où les molécules ont donné cette fameuse hélicoïde, ce fameux système hélicoïdal qui a été trouvé par les Prix Nobel Watson et Krieg, qui ont été démontré comme étant les facteurs de la vie. Et ceci est le produit du temps parce que il y a eu des milliards et des milliards d’années et ceci aurait aussi bien pu ne pas se produire. Donc ce que Monod avait appelé "Le hasard et la nécessité" c’est une des théories, mais nous ne sommes pas là pour étaler l’ensemble de ces théories, pourtant cette théorie montre que, si Dieu il y a, Dieu c’est le temps, car c’est le temps qui a façonné la vie pas seulement par l’agencement de ses molécules mais par la forme qu’on leur a donnée. Vous pouvez toujours mettre les chaînes de molécules telles que nous les connaissons avec les acides aminés, ça ne vous donnera pas la vie, mais si vous en connaissez la forme, qui est un concept maçonnique également, c’est leur agencement par la forme, qui a engendré la vie et ceci est notre patrimoine commun à tous, ce qui sur cette terre existe de végétal, existe d’animal et sur tout ce qui vit : c’est le patrimoine commun. Voilà. Une fois ce concept posé, il faut savoir que ceci est le temps, que ceci est le Grand Architecte de l’Univers.
B.P. : En dehors du temps et de l’espace, comme nous disons dans certains rituels, nous essayons de trouver, de créer l’harmonie en nous-mêmes et entre nous. En fait comme vous le disiez tout à l’heure, la maçonnerie que nous pratiquons à la Grande Loge de France, en particulier, c’est le souci de rendre harmonieux, harmonique toutes nos origines ?
P.S. : C’est là que nous avons la méthode, en franc-maçonnerie. Et c’est la question que vient de me poser mon interlocuteur tout à l’heure avec le temps qui se dégrade et le temps que, au contraire, on peut suspendre. Mais, je me devais de faire la première parenthèse préalablement. Le temps, tout travail, toute énergie se dégrade. Là aussi ce sont les lois de la Physique que nous appelons le deuxième système de la thermodynamique. Quand le temps se dégrade, il fournit l’entropie, c’est-à-dire la dégradation ? Et ceci est un phénomène qui est commun à tout ce qui existe que ce soit une institution, que ce soit une machine, que ce soit un corps humain. Or la singularité de la franc-maçonnerie c’est d’avoir réussi à concevoir un système de la suspension du temps, c’est-à-dire un temps dans lequel il n’y a pas de dégradation. Ceci est fourni par le rituel. Cela vous ne le trouverez dans aucune autre institution à caractère spirituel ou religieux. Dans la messe il y a un phénomène qu’on célèbre : le sacrifice, la dégradation. Dans les autres religions qui sont celles de la Méditerranée ou d’autres origines : il y a toujours une célébration, mais il n’y a jamais de suspension. Lorsque le Vénérable d’une Loge, le Président d’une Loge, amorce ses travaux, il parcourt sa Loge selon un certain rituel pour la placer hors du monde, hors de toute communication et hors de toute dégradation, parce que à ce moment là, de par son rituel, il va conférer un rythme qui sera propre à ceux qui sont au milieu de l’enceinte, rythme respiratoire et travail de l’esprit rythmique. Et cela pendant deux heures ou trois heures, sans qu’il y ait de possibilité d’échappatoire, sur la tension de l’esprit, sur la nature des travaux ou l’ouverture vers l’extérieur, qui laisserait filtrer une partie de l’effort qui se dégagerait sous forme de dégradation. Et ce n’est seulement que quand le Président de la Loge va clore ses travaux, qu’il parcourt dans un sens inverse au rite avec lequel il avait procédé à l’ouverture, qu’il va rouvrir sa Loge sur le monde, que les frères qui sont à l’intérieur de la Loge et que le système entier va rejoindre le catabolisme c’est-à-dire le système de l’entropie de la société et de tout le système universel qui l’entoure. Et alors par conséquent, pendant le temps qu’aura duré cette suspension du temps les maçons auront acquis un plus, j’allais dire, sur leur potentiel spirituel et ils auront aussi acquis un travail supplémentaire qui toujours par notre rite va pouvoir s’inscrire dans l’histoire.
S.D. : Je ne sais pas le temps qui nous reste mais ?
B.P. : Vous pouvez y aller. J’allais dire aussi, à propos de temps, que dans un rituel, dont nous donnons ici quelques bribes, nous disons " En dehors du temps et de l’espace s’ouvre pour le franc-maçon le vaste domaine de la pensée et de l’action". C’est en gros ce que vous venez de dire c’est-à-dire que nous prenons nos outils et que nous apprenons à nous en servir dans la Loge et nous nous en servons à l’extérieur, dans le monde que nous appelons profane, le monde entropique, le monde où il y a dégradation de la matière.
S.D. : En parlant d’outils, cela m’amène à vous poser cette question : vous faites un parallèle que je trouve intéressant entre la méthode scientifique et ce qu’on pourrait appeler la méthode maçonnique ; méthode scientifique qui est faite de tâtonnements, d’erreurs, de synthèses et vous faites un rapprochement avec la méthode maçonnique à travers le rituel. De quelle manière ?
P.S. : C’est que le rituel est le fruit de tâtonnements antérieurs. Le rituel, tel que nous le pratiquons, remonte aux origines de la vie en société puis il a été peaufiné par les architectes, les constructeurs de cathédrales, etc. ? Donc la méthode est huilée, si je puis dire. Mais sa singularité c’est qu’elle satisfait les scientifiques. Or à l’heure actuelle la plupart des scientifiques ne sait à quelle église entre guillemets, se vouer. Ce pourquoi ils viennent rejoindre les Loges maçonniques c’est parce qu’ils vont pouvoir installer leur système régulateur de pensée à l’intérieur d’un rituel qui est conforme à ce que la science fournit. Car je rappelle que la franc-maçonnerie est non seulement l’héritière du pythagorisme, de la tradition judéo-chrétienne, de la tradition chevaleresque, etc. ? mais qu’elle est aussi et qu’elle implique le respect et le culte de la tradition , la tradition comprenant la réflexion scientifique rectifiée, quotidiennement c’est-à-dire qu’un terme qui est juste le lundi sera révisé le mardi et c’est dans ce sens que tradition et science sont pour nous une seule et même réflexion.
B.P. : On a l’impression qu’ainsi vous donnez l’application de la parole d’Ernest Renan "Le grand ?uvre s’accomplira par la science et non pas par la démocratie". Il a dit cela dans Les Dialogues et fragments philosophiques.
Nous avons encore, je crois deux minutes, Serge Dekramer ?
S.D. : Je suis pris de court. Ce que je trouve intéressant c’est quand vous parlez de vérités nouvelles qui doivent alimenter la tradition. Cela veut donc dire que la tradition est un acte toujours en mouvement et que pour le maçon transmettre ce n’est pas transmettre une vérité révélée une fois pour toutes et immuable. C’est un acte en devenir à chaque fois ?
P.S. : Je voudrais revenir sur votre terme : une vérité n’est jamais nouvelle. Une vérité est ce dont on essaie de se rapprocher en modifiant quotidiennement la manière de l’appréhender en fonction des données nouvelles qui nous sont apportées. Il n’y a pas de vérité nouvelle, il y a une vérité vers laquelle nous tendons par notre réflexion.
S.D. : Bien sûr.
B.P. :Je ne sais plus quel auteur a dit que "Toute vérité est éternelle". Je crois que c’est Spinoza.
En guise de conclusion, je voudrais citer une petite phrase de notre Frère Goethe, puisque Goethe était franc-maçon :" Ils ont eu le courage de croire à la Lumière quand la nuit était encore épaisse".
Mes chers auditeurs, vous pourrez entendre la suite du dialogue que nous avons avec Pierre Simon, ancien Grand Maître de la Grande Loge de France dans notre émission d’avril prochain, l’émission de mars étant affectée à la Grande Loge Féminine de France.







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