Il est vrai que j’étais d’humeur un peu chagrine ce soir, non pas à cause de vous mais de la circulation dans Paris et des difficultés que cela pose. Et puis, aux pieds des marches de votre Grand Temple, j’ai lu sur la stèle : « Gémissons, gémissons, mais espérons ! ». Cela a changé mon état d’esprit… Pensant maintenant à m’en inspirer, je vais vous inviter à gémir sur la difficulté des temps et les évolutions parfois condamnables de notre société mais, dans une vision d’espérance, parce que la justice n’est qu’espérance : l’espérance d’une société différente dans laquelle chacun se respecterait.
Notre République a une belle devise, vous la connaissez : Liberté, Egalité, Fraternité. Elle est belle, elle porte l’espérance, mais pour un magistrat, c’est un devoir constant de citoyen.
Cependant, j’ai peur (gémissons) qu’à cette belle devise on en est substituée une autre qui pourrait être : Sécurité, Egoïsme, Intolérance. Alors le magistrat que je suis, entre les deux, a fait son choix.
Dans une vision sociale où l’homme disparaît, je constate que l’intérêt de chacun tend à l’emporter sur l’intérêt collectif. Dans ma vie comme dans ma pratique le constat est permanent : nous avons du mal à vivre ensemble !
Observer la réalité indiscutable de ce que devient la société française suffit pour s’en convaincre : une société multinationale, multiculturelle, multiconfessionnelle, multiethnique.
Dans un même groupe, des divisions existent et je constate que se parler devient difficile, chacun ayant tendance à considérer que la société et les institutions sont faites pour lui et non pour l’ensemble.
La justice, dont les visées tendent à permettre de vivre en harmonie,
à combler les inégalités,
à rétablir les équilibres,
se voit assigner désormais l’objectif d’attribuer parfaitement à chacun ce qu’il souhaite. Et ce, qu’il s’agisse du pouvoir politique ou de chacun d’entre nous. Or, à l’exercice judiciaire qui devrait s’adapter aux principaux débordements, il est demandé d’être présent sur tous les créneaux, partout.
Y a-t-il des voies dans lesquelles on oublie la justice ? Non.
D’une manière générale, chaque règle posée est désormais sanctionnée. Et c’est un signe d’échec, car faire intervenir le juge chaque fois que l’on pose une règle, c’est bien le constat que les hommes ne sont plus capables de les respecter sans un régime répressif. C’est ce qui doit nous interroger, au-delà même de ce que l’on demande prioritairement à la justice.
Il n’y a pas si longtemps, sur la Promenade des Anglais, je croise un monsieur qui m’interpelle et me désigne sur le bitume une crotte de chien et il me dit, avec un sérieux que je ne puis oublier : « Monsieur le Procureur, il faut vous occuper de ça ! ». Je ne me suis pas senti humilié, je me suis juste senti détourné de ce qui est mon emploi…
En fait, c’est très significatif. Dès lors qu’il est demandé à un magistrat de s’occuper de ce genre de chose, y a-t-il quoi que ce soit qui puisse échapper à la justice ?
Je le dis et le répète avec force, notre intelligence, notre attention doit se porter sur ce qui nous est demandé - à nous, magistrats - comme un signe des temps.
Faut-il constamment qu’on fasse appelle au juge ?
Hier encore, la justice qui se concevait comme un ensemble de moyens visant à contraindre les hommes à vivre ensemble, mettait le juge au fond de l’impasse ̋̋. Aujourd’hui, c’est le ̏̏devant de l’impasse ̋qu’il occupe car c’est vers lui qu’on se tourne en premier lieu, plutôt que de se concilier les uns les autres.
Nous devons savoir,
nous devons apprendre à vivre ensemble !
Une société dit-elle vrai lorsque la justice tient une place fondamentale ? La question est d’autant plus essentielle que la place de la justice est fondamentale. D’ailleurs le fait de ma présence ce soir - qui n’est pas d’avoir critiqué ouvertement les dérives au sein des obédiences maçonniques, du moins je l’espère et bien que pensant qu’il y ait une part de vrai – est au cœur de la question.
Je ne suis pas ici l’homme de loi investi de son autorité et l’exerçant, cependant, je ne suis pas neutre. Demander à un magistrat de venir, comme ce soir, devant vous, ou comme hier, auprès de jeunes chefs d’entreprise souhaitant m’entendre parler de la justice, est une attitude nouvelle. Certes, l’effet médiatique doit avoir sa raison d’être, mais le besoin de faire intervenir des juges dans les débats est récent.
Reportons-nous à quelque vingt ans en arrière, outre quelques cas rares et exceptionnels, le juge n’occupait pas le devant de la scène. Aujourd’hui il s’y trouve conduit, soit spontanément, soit parce que la société a besoin de référent.
Je ne crois pas que ce soit une bonne chose que la justice tienne cette place, car j’y vois le signe d’un échec, d’un échec social, d’un échec profond, d’un échec général.
Demander au juge d’intervenir dans un litige pour le régler, c’est démontrer, à chaque fois, l’incapacité des individus à se concilier autour d’un objet qui leur serait commun et qui les dépasse.
La pratique judiciaire montre qu’un mal endémique, depuis l’origine des temps, veut que là où deux hommes se trouvent, il en faille un troisième pour les départager. Sans le juge, la société n’aurait eu d’équilibre. Sans juge, une collectivité n’aurait plus d’avenir.
Je suis attaché au titre que je porte, celui de Procureur de la République.
Sémantiquement, il a du sens. Bien que pour beaucoup, le Procureur de la République soit l’homme du gouvernement, celui qui porte la parole du pouvoir exécutif… rien n’est moins vrai.
Pour les latinistes, Procureur de la République c’est, procurare, avoir soin, res publica, la chose publique. Oui, le rôle du Procureur de la République est de prendre soin des intérêts de la collectivité. Le drame, voyez-vous, est que la collectivité perd progressivement son âme au profit de l’intérêt de l’individu et que le magistrat, au lieu simplement d’avoir à dire la justice, c'est-à-dire ce qui est juste, est de plus en plus induit à combattre l’intolérance, cet irrespect de l’autre.
On aimerait que la justice ait cette vertu de rappeler chacun au respect de l’autre. Hélas ! Il me faut bien constater que, quand j’utilise la répression, je ne ramène pas souvent à l’honnêteté ou au respect. Je ramène simplement à l’intelligence : l’intelligence de la répression.
Je ne le fais donc pas parce que je dois le faire, mais je le fais parce j’ai la crainte d’être sanctionné de ne pas le faire.
Voilà, aujourd’hui, le rôle qu’on assigne à la justice. Un rôle de premier plan. ! Mais n’y aurait-il pas d’autre choix ?
Pour quelques-uns, faut-il nécessairement que les magistrats soient conduits à être des «quasi-guides spirituels» ?
Notre société est intolérante par ses exigences et par les moyens qu’elle se donne pour les asseoir. Vouloir vivre dans une ambiance permanente de protection de nos biens et de nos personnes, rien n’est plus juste. Mais jusqu’à quel point pouvons-nous l’exiger ? Pouvons-nous asseoir nos intérêts au mépris de ceux des autres ? Je conçois que l’on puisse être inquiet de la situation des quartiers sensibles et de ce qui se passe dans les banlieues agitées. Mais faut-il qu’il y ait des magistrats pour rappeler à la collectivité toute entière que le sort que l’on fait à quelques-uns d’entre nous peut entraîner ceux qui pâtissent d’un système à se dresser contre le système.
La justice doit-elle être uniquement un exercice répressif ?
Je n’ai pas cette idée que l’on doive toujours choisir entre la prévention et la répression. La répression est justifiée par le besoin de liberté, mais c’est la fraternité qui conduit à la prévention.
Alors que nous devons nous aimer les uns les autres, d’aucuns demandent à la justice de n’être que le bras de leur égoïsme. De pratiquer l’intolérance de la collectivité à l’égard des autres : l’humanisme a fui la société.
La prison et ses exigences de sécurité est un thème qui me touche, parce que j’y envoie ou contribue, chaque jour, à y envoyer nombre de personnes. Cependant chaque fois que l’on enferme quelqu’un, au nom de la sécurité de la collectivité ou des personnes privées, c’est chacun d’entre nous qui le demande. Cela vous scandalise ? Le silence est aussi coupable que le cri de celui qui réclame l’incarcération. Avons-nous le droit de réclamer la sécurité sans prendre en considération les moyens que nous nous devons pour l’assurer ?
Il est bien commode de dire : Que la justice passe ! Que la justice mette à l’écart ! Qu’elle sanctionne ! Qu’elle nous débarrasse de ceux qui troublent l’ordre social, sans vérifier qu’elle dispose des moyens nécessaires, non seulement pour la sanction, mais pour que l’incarcération contribue à l’avenir.
Sanctionner, c’est facile. Mais traiter dignement ceux qu’on incarcère, de sorte que notre pays n’ait pas à rougir de certaines méthodes, serait de ne pas se décharger sur les magistrats, au motif de satisfaire au besoin de sécurité, sans prêter attention aux conséquences de leurs décisions.
L’indifférence aux effets des décisions de la justice et à la manière dont elles sont exécutées a quelque chose de terriblement indigne et cela nuit à notre pays.
Alors, je voudrais que chacun des hommes libres, de ceux qui réclament la justice - plus souvent contre les autres - aillent voir de près comment nous enfermons.
On ne peut pas continuer dans cette indifférence à l’autre, quoi qu’il ait fait. Rien ne légitime la cécité à laquelle nous nous condamnons. Mais sans doute, savons-nous que, levant les yeux, nous rougirions de ce que nous faisons.
Il n’est pas normal qu’une société, dont la légitimité est de sanctionner ceux qui la troublent, oublie qu’elle perd sa légitimité de la sanction par les moyens qu’elle met à la disposition de ses juges pour la faire respecter.
Oui, il y a de l’intolérance plus que de l’injustice, simplement parce que nous avons, les uns et les autres, oublié que la raison d’être de chacun ne pouvait s’analyser que par rapport à la raison d’être du tout.
L’individu a sa place dans la société, mais sans doute ne l’a-t-il qu’au regard de cette collectivité. Elle lui donne sa légitimité d’être. Elle lui donne le droit de réclamer uniquement par ce qu’il apporte.
Bien qu’aujourd’hui, j’en ai peur, nous utilisions facilement le mot « frère » en oubliant ce qu’il signifie, j’ai envie de vous dire, mes frères, que la fraternité est sans doute ce qui doit porter la justice, beaucoup plus que tout le reste, beaucoup plus qu’un instinct primaire qu’est celui du sécuritaire.
Aimer les hommes, ce n’est pas forcément les sanctionner. Aimer les hommes, ce n’est pas forcément leur pardonner. Aimer les hommes, c’est simplement donner à chacun, outre des droits affichés, les moyens de les faire valoir, et pas seulement après la détention.