Première partie
Il faut revenir plus de 200 ans en arrière pour découvrir la naissance de l’anti-maçonnerie.
Un an après la déclaration de Louis XV disant, par l’intermédiaire de son Ministre Fleury, que les « frimassons déplaisent au roi », le pape Clément XII fulmine une bulle en décembre 1738 condamnant la franc-maçonnerie en général. Cette bulle peut être suspectée de nullité car elle n’a jamais été signée de la main du pape qui était grabataire et aveugle. En France, le Parlement ne l’avait pas entérinée, ce qui fait qu’elle n’y était pas applicable. Ceci explique que la franc-maçonnerie s’y installe et s’y développe rapidement.
De la fin du 18e siècle à la fin du 19e siècle, deux obédiences occupent le terrain en France : un certain nombre de Loges groupées sous le vocable de Grande Loge de France à partir des années 1740-50, dont la plupart des loges rejoignent le Grand Orient de France créé en 1773. Ce qui reste de la Grande Loge de France s’agrège dès 1804 au Suprême Conseil de France pour le Rite Ecossais Ancien et Accepté qui groupe sous son autorité les loges bleues et les hauts grades jusqu’en 1894.
Au moment de la révolution, les francs-maçons sont connus et reconnus. La grande majorité d’entre eux appartient à la grande noblesse. Ils ont juré fidélité au gouvernement de leur pays et sont sincèrement attachés au pouvoir royal. D’ailleurs Louis XVI et ses deux frères, les futurs Louis XVIII et Charles X, avaient été initiés à la loge Militaire des Trois Frères Unis à l’Orient de la Cour à Versailles et Philippe d’Orléans, cousin et adversaire du roi, était le Grand Maître du Grand Orient. Ce qui explique qu’en 1789 la plupart des maçons ont émigré.
Dès 1791, l’abbé Lefranc, imagine que la franc-maçonnerie – en raison de son idéal de liberté de pensée – a comploté contre la monarchie. Il publie deux livres sur le sujet qui ont un retentissement au-delà des frontières mais son assassinat au cours des massacres de septembre 1792 met fin à ses attaques. Sa théorie est aussitôt reprise par Galart de Montjoie et Cadet de Gassicourt. De son côté, le jésuite Augustin Barruel qui s’est réfugié en Angleterre développe la même idée. De Londres il fustige les maçons français, les accusant de déviance politique et de propagation d’idées de libertés et d’égalité. En 1797 Barruel réussit à retourner les maçons prussiens qui, bien que protestants, s’allient à l’église de Rome qui avait définitivement condamné la franc-maçonnerie en 1738. Depuis cette date elle puise les plus ardents opposants aux maçons parmi les dominicains et les jésuites.
Napoléon voit dans la franc-maçonnerie un bon soutien à son pouvoir et il y place ses frères et son excellent mentor Cambacérès. Tant bien que mal, la maçonnerie se reconstitue au début du 19e siècle et prospère ou végète au gré des multiples changements de régime. Dès 1860 elle s’implique de plus en plus activement dans les bouillonnements sociaux de la seconde moitié du siècle. Surveillé étroitement sous le Second Empire, le Grand Orient finit par privilégier totalement le politique, le social et l’anti-clérical au détriment des règles et anciens landmarks.
En 1873 un amalgame sulfureux naît d’un anathème du pape Pie IX qui traite la franc-maçonnerie de « synagogue de Satan ». Ces propos exacerbent une confusion qui durera trois quart de siècle : le complot judéo-maçonnique.
En 1877, sous prétexte que le président de la république, le Maréchal Mac-Mahon, catholique conservateur, a fait fermer 20 de ses loges, le Grand Orient se laïcise radicalement en abandonnant les anciens Landmarks, le GADLU et la bible ouverte en loge. De ce fait, la Grande Loge Unie d’Angleterre rompt définitivement ses relations avec lui.
La lutte pour la laïcité de l’Etat s’accentue au cours des dernières années du siècle et le Grand Orient est en première ligne dans la lutte contre l’église et la congrégation des jésuites qui ont quasiment le monopole de l’enseignement en France. Puis, à partir de 1885, un falsificateur mythomane nommé Léo Taxil fait des pseudos révélations contre les francs maçons, les accusant de satanisme. Il est soutenu par l’église qu’il avait combattue quelques années auparavant. Mais en 1897 il est forcé d’avouer que toute l’affaire n’est qu’un gigantesque canular.
L’affaire Dreyfus éclate en 1894. Comme certains francs-maçons ont pris ouvertement parti pour l’officier contre les éléments conservateurs de l’armée, cela entretient cette idée des maçons pro-juifs et responsables des malheurs de la république. De ce fait, dans une France profondément antisémite, s’impose la confusion entre les juifs, les protestants et les francs-maçons. En Allemagne, un prêcheur pousse même l’amalgame au ridicule en affirmant que les juifs responsables de la mort de Jésus étaient francs-maçons !
Dans les dernières années du 19e siècle un faux célèbre consacre cette assimilation : le Protocole des Sages de Sion. Ce document, soi-disant rédigé à la suite d’un congrès sioniste à Bâle révèle que la franc-maçonnerie est infiltrée par les juifs et, de ce fait, qu’elle sert la cause des juifs dans la conquête du monde. Certains l’ont tout de suite considéré comme un faux alors que le Times de Londres le certifie authentique encore en 1920. Ce n’est que vers la fin du 20e siècle que la preuve est établie par les recoupements dans les archives russes. En fait, ce faux était destiné à déstabiliser l’état Russe et accélérer la chute du Tsar qui voulait abroger les lois anti-juives.
La lutte entre le Grand Orient et l’église atteint son comble en 1905 avec le vote de la loi de séparation des églises et de l’état, dont le principal artisan est le Grand Orient. Du haut de leur chaire, les prêtres de France fustigent tous les maçons sans distinction et les accusent de tous les maux de la terre. Les dominicains publient dans La Croix des listes de francs-maçons. Ces accusations resteront gravées dans la mémoire commune. Sur les murs, les affiches dénonçant ou attaquant les francs-maçons fleurissent jusqu’à la déclaration de guerre.











